Les mille et une nuits d’un détenu

30 mars 2016

   

Ken Park Larry Clark

Être loin d’elle, c’est être loin de tout.

Cette nuit là, elle a dû se glisser hors du lit, d’un pas léger pour ne pas me réveiller. Le bruit de ta ville est loin maintenant et caresse les barreaux de ma cellule rongés par la rouille. J’approche cette créature qui fait le trottoir posté immobile sous un réverbère. Les sables mouvants ont commencé à esquinter le cuir de ses Santiags qui lui monte jusqu’aux plis de ses fesses. Sa fourrure en lambeau découvre des bouts de chair qui me mettent en appétit.
On se promène le long du port. Aux allures d’étoiles de cinéma, il semble que tout nous soit permis. On crache des paroles brutales aux visages des passants. Sans scrupules, mes mains portent sa précieuse poitrine. Ivre d’insouciance, le mistral nous souffle dans le dos pour nous faire avancer, mais il arrive parfois aussi, qu’il nous fasse trébucher. Pas besoin de lui raconter, elle sait que je viens de buter quelqu’un. Sa réaction reste stoïque, mais c’est la première fois que j’arrive à palper de la méfiance dans son intensité.
Menottes et point liés, j’enjambe les papillotes de caramel mous qui parsèment le sol humide de mon cachot. Tout ce qu’il me reste d’elles, ce sont ces souvenirs. Cette ville et cette blonde devenues une idée spectaculaire. Tous leurs défauts réunis et sublimés pour rendre cette mémoire splendide et immortelle. Ces éclats de verre, cette odeur de pneu brûlé, ses questions indiscrètes et ce désir insatiable de preuve d’affection.
De crainte de l’oublier une fois libre, je gratte le mur de ma piaule qui s’effrite de ma prochaine destination : Marseille – Alabama.
Demain, je passe devant le juge. Pour la première fois depuis longtemps, un sentiment de peur m’envahit. J’ai du mal à aller chercher ma respiration, elle aussi m’a quitté. Cette sensation de vertige est un déjà-vu inévitable s’éprend de moi. J’essaye tant bien que mal de me raisonner, de me convaincre quelle que soit la décision, ce sera pour un mal pour un bien. Pourvu que la sentence soit juste et sans appel.

Je n’oserais m’endurcir comme un maniaque dans la certitude que c’est son âme qui m’attendrit. Mais à qui en vouloir si on m’accuse coupable ? Je ne suis pas irréprochable, mais je n’ai pas commis d’erreur non plus. Simplement, car j’ai décidé de ne jamais regretter. Il paraît qu’il y a des mots qui changent les gens certes, mais qui oserait croire qu’un chien andalou pourrait changer sa vraie nature ?

K.

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